“Wokisme” : mot toxique pour des idées justes ?

Wokisme : mot repoussoir pour des combats nécessaires ? Derrière ce mot devenu polémique et particulièrement central se cache une histoire bien plus profonde, née de la lutte contre les injustices. Ce texte retrace ce glissement sémantiques, ses conséquences et propose un focus sur la sphère culturelle, zone, de mon quotidien, qui est la plus impactée.



Mon premier contact avec le terme « woke » remonte à la relance du mouvement « Black Lives Matter » en mai 2020 avec la mort tragique de George Floyd, tué par un policier. Cela avait révélé au monde entier l’ampleur des injustices raciales (toujours !) persistantes aux États-Unis. À l’époque, j’ignorais que le mot « woke » avait une histoire bien plus ancienne, ancrée dans la conscience afro-américaine des années 30 et 40. Progressivement, ce militantisme centré sur les minorités afro-américaines s’est élargi à d’autres luttes : féminisme, droits LGBTQ+/Queer, justice sociale au sens large. Ce glissement, je ne l’ai pas vécu comme une transition progressive. À mes yeux, il est survenu d’un coup.

Aujourd’hui, le mot « wokisme », essentiellement utilisé par les détracteurs de la tendance « woke« , est devenu une cible facile et centrale, souvent évoqué avec animosité, mépris ou même dégoût — et rien que d’en parler, finalement, est un terrain particulièrement glissant. Pire : il semble cristalliser toutes les crispations autour des minorités de genre et des questions d’identité. Ce débat m’interpelle parce qu’il symbolise un décalage profond. D’un côté, une civilisation qui avance, qui tente d’intégrer des voix autrefois ignorées. De l’autre, des préjugés, des résistances et beaucoup d’incompréhension. À travers cet article, je veux tenter de dépasser le bruit médiatique pour revenir à l’essentiel : comprendre d’où vient le mot « woke », pourquoi il est devenu « wokisme », un gros focus sur la sphère culturelle vivement critiquée et ce que cette évolution dit de nos sociétés.

I. Origines : “Stay woke” – un cri politique

Avant de m’intéresser en profondeur à ce sujet, j’avais, comme beaucoup, l’impression que le terme « woke » était une lubie récente, surgie dans le sillage des débats contemporains sur l’inclusion et les minorités. Pourtant, en creusant, j’ai découvert qu’il plongeait ses racines bien plus loin, au cœur de l’histoire afro-américaine des États-Unis. L’expression « stay woke », qui signifie littéralement « reste éveillé« , est apparue dans la langue afro-américaine dès les années 1930-1940. Elle était alors un appel à la vigilance face aux injustices raciales systémiques. Dans un pays marqué par l’esclavage, la ségrégation, et où les droits civiques ont longtemps été bafoués, « rester éveillé » était moins une métaphore qu’une nécessité : il fallait garder les yeux ouverts pour préserver des droits toujours fragiles, ne jamais croire que le combat pour l’égalité était terminé.

Le mot a d’abord circulé dans des cercles militants afro-américains, puis il a connu un renouveau avec le mouvement Black Lives Matter (créé en 2013), qui a explosé à l’échelle mondiale après la mort de George Floyd en 2020. À ce moment-là, « woke » est devenu synonyme d’une conscience aiguë des injustices sociales — non seulement raciales, mais aussi de genre, de classe et d’orientation sexuelle. Le sens du terme s’est élargi naturellement, car les combats pour l’égalité sont souvent entremêlés. On ne peut pas isoler le racisme du sexisme, ni séparer les discriminations selon un seul critère.

Je pense que cette extension avait du sens. Beaucoup de luttes donnent l’illusion d’avoir progressé (comme les droits LGBTQ+/Queer en France après le Mariage pour tous), mais les discriminations, les drames et les violences persistent. De nombreuses avancées sont fragiles ou sacrément réversibles. Cependant, le glissement vers des luttes centrées sur le genre et l’identité a aussi concentré les critiques. Des minorités très visibles médiatiquement (féminismes radicaux, transactivisme) ont été rapidement associées au « wokisme », tandis que d’autres formes de militantisme (comme le véganisme, auquel je suis fortement sensible et investi) restent largement invisibles ou moquées. Ce décalage contribue à l’incompréhension et aux crispations qui entourent aujourd’hui le terme.

II. Dérapage contrôlé : comment “woke” est devenu “wokisme”

Le passage de « woke » à « wokisme » ne s’est pas fait d’un coup. Mais dès que le terme « wokisme » est apparu, le ton était déjà donné. Il ne désignait plus un éveil face aux injustices, mais un courant moqué, suspecté d’exagération et souvent rejeté avec mépris (« Ca pue le wokisme à plein nez ! » pouvait-on alors entendre ici ou là). Dans mon ressenti personnel, le glissement s’est produit presque en silence : pendant que les luttes progressistes s’élargissaient à de nouveaux domaines, des critiques discrètes mais insistantes prenaient racine. Ce sont principalement les médias conservateurs qui ont orchestré cette transformation sémantique. Et le processus a varié selon les pays :

🇺🇸 Au États-Unis : naissance de l’épouvantail « woke« 

À partir de 2015-2016, les médias conservateurs américains (Fox News, The Daily Wire, Breitbart) commencent à utiliser « woke » de manière péjorative. Ils critiquent ce qu’ils appellent « la dictature du politiquement correct » sur les campus universitaires, où des étudiants progressistes demandaient des espaces sûrs (des safe spaces) ou s’opposaient à certains conférenciers jugés racistes ou sexistes. Donald Trump et ses alliés popularisent cette idée en politique, associant le « wokisme » à une menace contre la liberté d’expression et contre « l’histoire américaine« .

Objectif du glissement : faire passer les revendications sociales pour de l’intolérance inversée, où les « progressistes » deviendraient les nouveaux censeurs. Une habitude des Etats-Unis trumpiens !

🇬🇧 Royaume-Uni : le wokisme et la bataille pour l’histoire

Au Royaume-Uni, le terme est récupéré par des journaux comme The Daily Mail, The Telegraph et The Sun. Il devient un outil pour critiquer : les politiques d’inclusion, l’écriture inclusive et surtout les débats sur le retrait de statues liées à l’histoire coloniale ou esclavagiste (comme la statue d’Edward Colston à Bristol, renversée par des manifestants en 2020).

Objectif du glissement : défendre une certaine vision de l’histoire nationale contre ce qui est présenté comme un « révisionnisme woke ».

🇫🇷 France : importation et amalgames

Le terme arrive en France vers 2020-2021, popularisé par des chroniqueurs et éditorialistes conservateurs (CNews, Valeurs actuelles, Le Figaro), mais aussi par certains responsables politiques. Il est rapidement utilisé pour dénoncer : l’antiracisme (accusé de « diviser la société« ), le féminisme (accusé de « censurer » la galanterie ou la séduction), l’écriture inclusive, qui a suscité un débat que j’avais déjà oublié, et la représentation accrue des minorités dans la culture populaire (films, séries, jeux vidéo), — point sur lequel je reviendra plus loin.

Objectif du glissement : amalgamer diverses revendications sociales sous un même terme repoussoir pour délégitimer le militantisme progressiste et défendre des normes culturelles traditionnelles.

✍️ Focus : L’écriture inclusive dans la langue française, symbole d’une bataille culturelle

Objectif initial : si, vous aussi, vous aviez un peu oublié, l’idée ici était, à juste titre, de rendre visibles les femmes et les minorités de genre dans la langue française, historiquement masculine par défaut.

Moyens utilisés :

  • Doublets (ex. : électeurs et électrices).
  • Point médian (ex. : étudiant·e·s).
  • Réécriture neutre (ex. : le personnel soignant).

Controverses :

  • Lisibilité jugée complexe (surtout avec le point médian).
  • Critiques conservatrices sur l’intégrité de la langue.
  • Caricature médiatique : « symbole du wokisme absurde ».

Et en anglais ? L’écriture inclusive existe aussi, mais de manière plus fluide : usage du pronom neutre they, adoption de mots non genrés pour les métiers (firefighter, chairperson) et préférence pour des tournures inclusives. Le débat y est moins technique mais toujours sensible.

À noter : Malgré le rejet du point médian, la réécriture neutre reste aujourd’hui une solution médiane acceptée dans de nombreux contextes (médias progressistes, associations, publications universitaires).

III. Une récupération sémantique stratégique

Ce fameux glissement lexical — de woke à wokisme — n’est pas qu’un accident de langage. Il s’inscrit dans une stratégie de disqualification bien connue : ce qu’on appelle un renversement sémantique. Cela désigne un processus par lequel un mot change de valeur, passant d’un sens positif ou revendicatif à une connotation négative ou moqueuse. Bien que ce ne soit pas un concept strictement issu de la linguistique formelle, il est souvent utilisé en analyse du discours et en sciences sociales pour étudier les transformations idéologiques du langage dans l’espace public.

Comment le renversement sémantique fonctionne ? :

  • Un mot initialement porteur d’un message légitime est d’abord vidé de son sens d’origine. ;
  • Il est ensuite reconstruit par les opposants comme un symbole d’excès, de ridicule ou de danger. ;
  • Le terme devient alors un outil rhétorique de disqualification.

Exemples notables de bascules :

  • « Woke « → « wokisme » : de la vigilance sociale à la moquerie politique.
  • « Féministe » → « féminazie » : transformation polémique utilisée pour décrédibiliser les combats féministes.
  • « Écologiste » → « écolo-bobo » ou « ayatollah vert » : dénigrement de l’engagement environnemental.
  • « Politiquement correct » → synonyme d’hypocrisie ou de censure sociale.

À noter : Le renversement sémantique est un outil puissant de guerre culturelle. Il transforme une idée en caricature, empêche la nuance, et renforce les clivages en remplaçant l’argumentation par le réflexe défensif. Mais le renversement sémantique n’est qu’un des outils utilisés pour neutraliser une idée. D’autres mécanismes linguistiques ou rhétoriques viennent souvent s’y greffer, renforçant la caricature ou le rejet.

La « synecdoque polémique« 

On fait d’un cas extrême une généralité. Ce procédé fonctionne par exagération et amalgame. Il remplace l’analyse par l’effet de loupe : tout devient “trop. Et le plus ironique, c’est qu’en utilisant une synecdoque pour dénoncer un prétendu excès… on produit soi-même un excès de sens. Une prise de position radicale ou maladroite devient représentative de tout un mouvement. Une phrase sortie de son contexte devient un épouvantail.

🗣️ Focus : La synecdoque, figure de style… et parfois d’amalgame

Définition classique : La synecdoque est une figure de style qui consiste à désigner le tout par une partie (ou inversement), ou à remplacer un terme par un autre lié par inclusion ou extension logique.

Exemples littéraires ou quotidiens :

  • « Les voiles au loin » = les bateaux (partie pour le tout).
  • « Boire un verre » = boire ce qu’il contient.
  • « L’Hexagone » = la France (forme géographique pour le pays).

Dans un cadre argumentatif, on peut détourner ce procédé et faire d’un exemple extrême une prétendue illustration générale. Ce que l’on pourrait appeler synecdoque polémique devient alors une forme d’amalgame rhétorique : on essentialise un mouvement à travers l’un de ses cas-limites.

À noter : Cette dérive n’est pas propre à la synecdoque en tant que figure stylistique, mais à son usage stratégique dans les débats idéologiques, notamment pour caricaturer ou délégitimer une cause.

La confusion volontaire

Le mot wokisme ne désigne rien de précis — et c’est précisément ce qui fait sa force polémique. Il fonctionne comme un fourre-tout flou dans le débat public, permettant de regrouper sous une même étiquette des revendications pourtant diverses : écriture inclusive, représentations LGBTQ+, études postcoloniales, décolonisation des programmes scolaires, usage de nouveaux pronoms… Mais ce flou est en partie artificiel. Car ces sujets, bien que différents, ont un point commun évident : ils concernent toutes les formes de lutte menées par ou pour des minorités — sexuelles, raciales, de genre ou culturelles. Autrement dit : ce n’est pas le champ des revendications qui est incohérent, c’est la façon dont il est amalgamé et présenté comme une dérive globale. L’ambiguïté est donc volontaire, car elle permet de transformer une demande de justice en une menace idéologique.

La dramatisation du vocabulaire

On ne dit plus simplement « inclusion », mais « dictature », « extrémisme », « totalitarisme woke ». Ce glissement lexical n’est pas innocent : il transforme un débat social en menace civilisationnelle. Derrière ces mots surgit la peur du vieux monde — celui qui sent ses repères ébranlés, ses hiérarchies questionnées, ses évidences fissurées. Ce ne sont pas tant les idées qui dérangent, mais les prémices du changement qu’elles annoncent. Et avec lui, une redistribution symbolique : de l’attention, de la parole, de la légitimité. Ce sont les fondations invisibles qui tremblent — culturelles, économiques, identitaires.

L’effet d’épuisement

Il arrive un moment dans certains débats où, à court d’arguments ou face à des idées qui dérangent, quelqu’un finit par lâcher : « c’est du wokisme ». Ce réflexe rhétorique marque un tournant. Comme le Point Godwin signalait la référence inévitable au nazisme dans les discussions en ligne, on pourrait parler ici d’un Point « woke » : l’instant où le mot wokisme surgit pour clôturer le débat plutôt que le faire avancer. À ce stade, le mot ne dit plus rien de précis. Il ne qualifie pas une idée : il la disqualifie. Il ne cherche pas à comprendre, mais à situer, à assigner, à cliver. On ne parle plus d’un sujet : on parle d’alignement. Voici une proposition d’un comparatif entre le point (de Mike) Godwin et ce que j’appellerais donc le « point woke » :

🧠 Point Godwin 🌪️ Point Woke (proposé)
✍️ Formulé en 1990 par Mike Godwin.
📌 Apparaît dans les débats en ligne.
💬 Concept non officiel, proposé ici comme outil critique.
⚠️ Répandue dans les débats contemporains.
📉 Référence (souvent abusive) au nazisme ou à Hitler.
❌ Souvent déplacée ou disproportionnée.
🌀 Mention du « wokisme » pour disqualifier un propos.
❌ Sert à caricaturer toute forme de militantisme progressiste.
💣 Clôt le débat par la dramatisation historique.
🔒 Fonctionne comme une fin de non-recevoir.
💬 Clôt le débat par une disqualification identitaire.
🚫 Remplace l’argumentation par un réflexe culturel.
🎯 Cible : n’importe quel adversaire idéologique.
🧱 Accusation extrême pour faire taire.
🎯 Cible : tout discours jugé « trop inclusif » ou « militant ».
🧱 Amalgame de combats variés dans un même rejet.
🪨 Symptôme d’une saturation émotionnelle ou argumentative. 🌊 Symptôme d’une crispation identitaire et culturelle face au changement.

Et l’effet épouvantail (straw man)

Il s’agit d’un sophisme, c’est-à-dire un raisonnement fallacieux, dont le principe est de caricaturer ou de déformer l’argument de l’autre pour mieux le démolir. On ne répond pas à ce que la personne a réellement dit ou revendiqué. On construit une version exagérée, simplifiée ou absurde de sa position… puis on s’en prend à cette version. C’est intellectuellement malhonnête, mais redoutablement efficace.

🎯 Exemples de sophisme de l’épouvantail

Principe : on déforme l’argument d’un interlocuteur pour le rendre plus facile à attaquer. On ne répond pas à ce qui est dit, mais à une version caricaturale.

Illustrations concrètes :

  • Revendication : « Il faudrait mieux représenter les minorités à l’écran. »
    Réponse épouvantail : « Bientôt on n’aura plus le droit de mettre un personnage blanc, c’est ça ? »

  • Proposition : « J’utilise l’écriture inclusive pour plus d’égalité. »
    Réponse épouvantail : « Donc maintenant on ne pourra plus parler sans demander la permission ? »

  • Critique : « La surconsommation détruit la planète. »
    Réponse épouvantail : « Ah ok, vous voulez qu’on retourne vivre dans des grottes ? »

  • Suggestion : « On pourrait diversifier les figures historiques dans les manuels. »
    Réponse épouvantail : « Ah oui, on va effacer Victor Hugo et Napoléon pour mettre des influenceuses et des chefs de tribus ? »

Ce procédé est intellectuellement malhonnête, mais redoutablement efficace pour décrédibiliser une idée sans réellement y répondre.

IV. Ce que vise vraiment la critique du wokisme

Au sein de nombreux concepts devenus polémiques — inclusivité, intersectionnalité, écriture inclusive ou encore wokisme —, la sociologie, qui les englobe tous, est régulièrement prise pour cible. Et ce n’est pas un hasard. Car la sociologie n’a pas pour vocation de flatter : elle observe, décortique, met à nu des mécanismes sociaux souvent invisibles ou tus. C’est une science critique, au sens le plus direct du terme : elle révèle les failles du modèle sociétal dominant, ses angles morts, ses hiérarchies masquées. Elle montre que l’ordre établi ne va pas de soi. Elle nomme les privilèges, les inégalités, les rapports de force. Et forcément, ça dérange. Elle menace la centralité des nantis (j’en suis un) qui y occupent une place séculaire. Le mot « wokisme » devient alors l’arme d’un réflexe défensif. Il vise plusieurs choses en même temps :

🔁 Délégitimer les luttes progressistes

… En les caricaturant donc comme excessives ou ridicules. A aucun moment l’objectif est de discuter du fond, seul prime le discrédit, par tous les moyens, comme je le disais plus haut. Et l’on passe d’une lutte pour plus de justice à un « délire wokiste« , une tentative d’équité est réduite à un « excès idéologique« , et les militants sont présentés comme hypersensibles, agressifs ou sectaires.

📉 Réaffirmer une hiérarchie implicite…

… Où les normes majoritaires (blancheur, virilité, hétérosexualité, modèle familial traditionnel…) ne devraient pas être remises en question. il y a souvent un attachement très fort — mais rarement avoué — aux normes dominantes et une volonté féroce de préserver ce qui a longtemps été vu comme « neutre » ou « normal« . Représenter d’autres corps, d’autres récits, d’autres vécus, c’est déplacer le centre — et cela génère souvent une forme de panique identitaire.

🎭 Désamorcer les analyses structurelles…

… En ramenant tout à des histoires individuelles, des sensibilités ou des “caprices identitaires”. L’idée est de transformer une revendication collective en simple opinion personnelle ou en hypersensibilité individuelle. Le but pour les détracteurs est de détourner le mouvement de leur portée politique.

🧱 Refuser une redistribution symbolique…

… De l’attention, de la parole, de la représentation. Car être visible, être représenté, être entendu, cela crée du pouvoir. Or, si des voix minoritaires prennent plus de place, alors d’autres en ont — mécaniquement — moins. Pourtant, l’on sait qu’il ne s’agit pas de remplacer les récits dominants, mais d’en diversifier l’accès. Mais dans une société marquée par la compétition de visibilité (notamment sur les réseaux), ce partage est perçu non comme un enrichissement collectif, mais comme une dépossession individuelle.

En résumé : la critique du wokisme vise ce qu’elle ressent comme une inversion des rôles. Non pas une prise de pouvoir réelle des minorités, mais le simple fait qu’elles prennent enfin la parole, soient visibles, et osent questionner les fondements de ce que d’autres croyaient immuables.

V. Une guerre culturelle dans la pop culture

A. Une tension visible comme jamais

Il n’y a sans doute jamais eu autant de crispations sociales cristallisées autour de la fiction. Jeux vidéo, séries, films : la simple présence d’un personnage non-binaire, noir ou queer suffit parfois à déclencher un tsunami de commentaires haineux ou des appels au boycott. Et ce qui frappe, ce n’est pas tant le débat rationnel… que la réaction viscérale, presque automatique. Tout cela reléguant bien tristement au second plan la qualité intrinsèque des propositions culturelles.

Taash – personnage de Dragon Age: The Veilguard (© EA / BioWare)

Un exemple concret : le dernier jeu vidéo de la franchise Dragon Age, Dragon Age: The Veilguard, qui a accentué la diversité déjà présente depuis longtemps dans les jeux du studio BioWare. Dès son annonce, le titre a été accusé de promouvoir une “propagande woke” et une “diversité forcée” — j’y reviendrai plus loin à ce que j’estime être de la vraie diversité forcée. Mais au-delà du bruit, le jeu fonctionne très bien. J’ai, pour ma part, vécu une aventure tout à fait agréable, avec une romance hétérosexuelle pour mon personnage principal, parce que tel a été mon choix et il m’appartient. Ce qui m’a marqué, pourtant, ce n’est pas tant cette romance somme toute assez banale que la sincérité touchante de Taash, un des personnages centraux, non-binaire, dont le traitement narratif m’a paru très juste, naturel et, surtout, humain. Le monde du jeu vidéo a déjà été secoué plusieurs fois, notamment par des studios comme Naughty Dog. Pour ma part, c’est The Last of Us Part II qui m’a le plus désarçonné. Pas seulement à cause de sa narration audacieuse, mais surtout à cause d’un personnage : Abby. J’avoue que j’ai eu du mal avec elle, au début et je ne suis pas le seul. Son physique, sa froideur, sa brutalité… tout m’éloignait d’elle. Elle ne correspondait à aucun des codes habituels.

Abby Anderson – personnage de The Last of Us Part II, développé par Naughty Dog (© Sony Interactive Entertainment / Naughty Dog)

Mais c’est justement ce décalage qui m’a forcé à reconsidérer mes attentes. Abby ne cherche pas à séduire, à attendrir ou à se faire pardonner. Elle agit. Parfois durement. Et plus on avance, plus on comprend ses raisons. Ce n’est pas un personnage sympathique, c’est un personnage complexe. Et c’est ce que j’ai fini par respecter. Le jeu ne nous ménage pas. Il nous confronte. Et c’est peut-être ça, aujourd’hui, le vrai luxe narratif : un jeu qui ne cherche pas à plaire, mais à faire réfléchir. Avec Intergalactic: The Heretic Prophet, Naughty Dog n’a même pas eu besoin de montrer du gameplay pour déclencher une tempête. Il a suffi que l’on voie l’actrice Tati Gabrielle — femme noire, crâne rasé — en tête d’affiche pour que la haine se déverse. Je trouve ça épuisant. On ne parle même plus du jeu, mais de ce que certains refusent de voir à l’écran. Le studio l’avait anticipé. Et ça en dit long : aujourd’hui, quelques images peuvent suffire à provoquer un rejet idéologique. Je ne sais pas encore ce que vaudra le jeu, mais j’ai envie féroce de le défendre — rien que pour l’intolérance qu’il réveille.

Jordan A. Mun campé(e) par l’actrice Tati Gabrielle – Intergalactic: The Heretic Prophet (© Sony Interactive Entertainment / Naughty Dog)

Le cinéma, sur petit comme grand écran, connaît lui aussi des remous — et les réactions deviennent encore plus épidermiques quand on touche à des œuvres canoniques, ces monuments culturels que l’on n’aurait, paraît-il, pas le droit de réinterpréter. Je propose un point focus sur ce qu’on appellera « La trahison du matériau de base » :

📖 Focus : La “trahison” du matériau de base

Définition : Cette expression désigne le sentiment qu’une adaptation (film, série, jeu) s’éloigne trop de l’œuvre d’origine, en modifiant ses personnages, son contexte, ses valeurs ou son esthétique.

Pourquoi ça fait débat ? Certains y voient une perte d’authenticité ou de fidélité. D’autres, au contraire, y voient une opportunité créative, une réinvention, voire une mise à jour nécessaire à notre époque. Mais une chose est claire : ce qui est accepté ou rejeté varie fortement selon le contexte… et les sensibilités de chacun.

Mon point de vue personnel : Je ne suis pas opposé aux adaptations libres, tant qu’elles sont bien intégrées dans l’univers. Voir des elfes noirs ou asiatiques dans The Rings of Power ne m’a pas du tout dérangé — au contraire, j’ai trouvé ça cohérent, bien amené, et même rafraîchissant. À l’inverse, j’ai été un peu plus surpris par une Ariel noire dans La Petite Sirène, car l’histoire est censée se dérouler dans un contexte nordique. Ce n’est pas du rejet, mais une forme de dissonance. J’y reviendrai plus en détail dans un encart consacré à Disney, dont la stratégie me semble souvent maladroite.

Autre exemple récent : la série Harry Potter à venir, qui va introduire un Rogue noir. Là, ça ne me gêne pas du tout. L’univers est anglo-cosmopolite, magique, largement déconnecté des référents historiques réels. Ce qui m’importe, ce n’est pas la couleur de peau d’un personnage, mais la justesse de celle ou celui qu’il incarne. Rogue reste Rogue si l’acteur capte son ambiguïté, sa douleur, son humanité.

👉 Ce qui compte pour moi, ce n’est pas la fidélité littérale, mais la sincérité de l’univers qu’on me propose.

D’autres relectures — ou parfois de simples choix de casting — ont essaimé le monde du cinéma, suscitant critiques et crispations. Qu’il s’agisse de la couleur de peau (comme dans Rings of Power, l’adaptation annoncée de Harry Potter, ou encore The Witcher, House of the Dragon — inspirée du préquel Fire and Blood — et Bridgerton avec ses nobles noirs dans l’Angleterre du XIXe siècle), de la féminisation des figures classiques (Ghostbusters version 2016, The Marvels, ou encore Barbie en 2023, accusé de “man-bashing”), ou de la représentation des orientations sexuelles (jugées parfois “hors sujet”), les débats se cristallisent autour de ce que certains appellent l’ »agenda woke« .

🧾 Focus : L’expression “agenda woke”

Définition : L’expression “agenda woke” est souvent utilisée de manière péjorative pour désigner une volonté supposée d’imposer des valeurs progressistes (diversité, inclusion, justice sociale) dans la culture, les médias ou l’éducation.

Pourquoi c’est devenu polémique ? Ce qui relevait d’une vigilance éthique est devenu, pour certains, un symbole d’excès idéologiques. On reproche alors aux œuvres concernées de sacrifier la qualité, la cohérence ou la neutralité au profit d’un message militant.

Mon point de vue personnel : J’estime que toute fiction véhicule des valeurs — même celles qui prétendent ne pas en avoir. Si l’on reproche à une œuvre d’être “trop woke”, il faudrait aussi interroger la norme implicite qu’on défend en creux : celle d’un monde hétéro, blanc, masculin par défaut. À mes yeux, l’inclusivité n’est problématique que lorsqu’elle est maladroitement plaquée. Sinon, elle enrichit l’univers. C’est la sincérité de l’intention, plus que le casting, qui fait la différence.

👉 En résumé : ce n’est pas l’agenda qui dérange, mais la peur du changement de référentiel culturel.

On évoque souvent, parmi les exemples « problématiques » liés à l’orientation sexuel, un baiser entre deux femmes dans Buzz l’Éclair (Pixar, 2022), un super-héros gay dans The Eternals (Marvel, 2021) ou encore un film d’animation centré sur un adolescent homosexuel, Strange World (Disney, 2022). Ces scènes ont été perçues comme n’apportant “rien” à l’intrigue. Mais alors, en toute logique, en quoi afficher une majorité d’hétérosexuels apporte-t-il un supplément narratif ? Une histoire d’amour est une histoire d’amour — pourquoi certaines devraient-elles être légitimes et d’autres justifiées ?

Enfin, dans un autre registre, on retrouve aussi des critiques sur ce qui est perçu comme des “métas-messages politiques”. Don’t Look Up (2021), satire écologique sur l’aveuglement des élites face à la catastrophe ou Avatar (et sa suite), perçu comme un manifeste anticolonial, ont eux aussi été taxés d’idéologie. Mais n’est-ce pas là justement une des fonctions fondamentales de la fiction ? Allier divertissement, évasion et réflexion ? Toucher, éveiller, déranger parfois ? N’est-ce pas cela, aussi, le cinéma : un miroir qui n’endort pas mais interroge ?

B. Ce que cette guerre dit de nous

Pourquoi autant de violence ? Parce que la pop culture est une zone d’intimité collective. Intime, parce qu’elle nous touche personnellement. On a grandi avec ces personnages, ces histoires. On s’y est projeté mille fois. Elles ont structuré notre imaginaire émotionnel et identitaire. Je suis en plein dans cette cible. Et c’est collectif, parce que ces œuvres sont connues, partagées, aimées par des millions de personnes. Elles forment une mémoire commune, un langage générationnel. Alors, quand on change qui est représenté, ce n’est pas qu’un ajustement de casting — c’est un bouleversement symbolique. La pop culture touche à l’enfance, à l’identification, à l’appartenance. Et donc, à l’identité. La binarité simplifiait le monde. La diversité, elle, le rend plus mouvant, plus instable… mais aussi plus proche du réel.

On peut même se demander, parfois inconsciemment, si nos souvenirs sont trahis. Si notre place est en jeu. Et pourtant, j’ai la sensation d’avoir l’esprit ouvert. Je ne me sens pas menacé par la représentation des autres. Je suis un homme blanc, cisgenre et hétérosexuel. Autant dire : le profil par défaut. Celui qui, depuis des siècles, raconte l’histoire, occupe le rôle principal, définit les normes. À part mon engagement végane, je suis dans une position historiquement ultra confortable — et je le sais. Ce n’est pas une faute, mais c’est une donnée. Et elle compte, quand on parle de représentativité. Mais je ne peux pas faire semblant : j’ai un lien nostalgique avec mon passé pop. Ce lien, je ne veux pas l’effacer. Je veux juste qu’il n’empêche pas les autres d’écrire le leur.

Cette guerre culturelle révèle une peur profonde : celle de ne plus être au centre du récit. Pour beaucoup, l’irruption d’autres voix, d’autres corps, d’autres vécus dans l’espace médiatique est vécue non comme un enrichissement, mais comme une dépossession symbolique. Or, représenter l’un n’efface pas l’autre — mais dans les imaginaires habitués à dominer, tout partage ressemble à une perte.

C. Représenter autrement, oui — mais comment ?

Vous l’aurez compris, je suis à 200 % pour une meilleure représentativité dans les œuvres culturelles. Voir des récits plus inclusifs, des castings plus variés, des personnages qui échappent aux clichés dominants, c’est non seulement bienvenu, mais nécessaire. Mais il faut aussi reconnaître que certains studios semblent agir davantage par opportunité que par conviction. Et ce calcul-là, à mes yeux, décrédibilise cette volonté de modernité. C’est même là que le terme « wokiste« , dans son acception péjorative, peut — pour la première fois dans ce texte — trouver un écho. Le pire exemple, pour moi, reste Disney. Depuis que le studio a senti le vent tourner, on a l’impression qu’il coche des cases pour satisfaire tous les critères de la diversité… sans jamais vraiment assumer ce qu’il fait. Je dis bien l’impression car aucune production n’est assez bête pour faire un cumul exhaustif, mais on a ce ressenti d’artificialité. On ne raconte plus une histoire inclusive — on distribue des rôles comme on remplit un quota. Et ce décalage se sent. Il sonne faux. Mais du coup, qu’est représentativité saine, autrement dite organique en opposition à celle, « forcée« . Voici une proposition de comparatif pour y voir plus clair :

🚦 Diversité perçue comme “forcée” 🌿 Diversité vécue comme “organique”
🎯 Vise à remplir un cahier des charges visible (quota, checklist).
💼 Souvent motivée par des enjeux commerciaux ou d’image.
🧭 Résulte d’un choix narratif cohérent avec l’univers ou le propos.
✍️ Intégrée de manière fluide, sans forcer la justification.
👀 S’impose au spectateur/joueur sans vraie contextualisation.
❌ Peut créer une dissonance si mal amenée.
🤝 Accueillie naturellement, car l’histoire ou l’univers la rend crédible.
✅ Elle enrichit sans parasiter.
🤖 Donne l’impression d’un personnage “fonction” ou “symbolique”.
💬 Peut susciter un rejet même involontaire.
🧠 Les personnages sont définis par leur complexité avant leur identité.
🌍 L’inclusion est une évidence, pas une annonce.
📢 Génère des débats plus sur la forme que sur le fond.
🧨 Peut être perçue comme une provocation.
🎬 Recentre l’attention sur l’œuvre elle-même.
🧵 Ne provoque pas de rupture dans la réception.
🧱 Symptôme d’une stratégie plus marketing qu’artistique.
🎭 Parfois mal assumée ou mal portée par les studios.
🌿 Symptôme d’une évolution naturelle des représentations.
💡 Montre que les récits peuvent s’ouvrir sans se trahir.

Assurément, ce qui me gêne, ce n’est pas qu’un personnage soit issu d’une minorité. Ce qui me gêne, c’est quand on le braque avec un projecteur en me lançant un coup de coude : « T’as vu ? Hein ? Inclusif, non ? » Dans ces cas-là, ce n’est plus un personnage, c’est un panneau publicitaire. Et encore pire quand il est couplé à une caricature absolue de cette minorité. Pour moi, une œuvre réellement inclusive, c’est une œuvre où le dominant et le marginal coexistent à parts égales, sans hiérarchie implicite, sans signalement. C’est fluide, diffus, organique. C’est là, tout simplement. Et surtout, on n’en fait pas toute une histoire. Quant aux “méchants” campés par des gens faisant partie d’une minorité, je crois qu’on est sortis du temps des figures manichéennes : aujourd’hui, à mon sens, un bon antagoniste est un être abîmé, complexe, poussé par des convictions ou un passé. Il peut être noir, trans, gay, blanc, ou extraterrestre : ce qui compte, c’est ce qui l’a rendu comme il est, pas l’identité qu’on plaque sur lui. Personnellement, je ne cherche pas à voir des personnages qui me ressemblent — je veux être confronté à des existences autres, à des visions du monde éloignées de la mienne. C’est là que la fiction me fait grandir.

D. Une projection du futur en cours

La fiction n’a pas à choisir entre refléter le monde tel qu’il est, tel qu’il pourrait être, ou tel qu’il devrait être. Elle fait tout cela à la fois — et c’est tant mieux. J’aime personnellement la projection, l’anticipation, les mondes qui nous précèdent comme des ombres inversées. Mais aucune fiction ne part de rien : même la plus farfelue s’ancre, consciemment ou non, dans le réel. C’est ce terreau qui lui donne sa force. Que la fiction soit un miroir psychologique ou un laboratoire social, elle reste habitée par notre logiciel humain. Les émotions, les désirs, les peurs : tout y est calqué sur nous. Imaginer d’autres façons d’aimer, de réagir, de vivre, c’est un exercice passionnant — mais difficile, tant nous sommes conditionnés.

La servante écarlate de Margaret Atwood (ici dans sa nouvelle traduction parue chez Robert Laffont, collection Pavillons Poche)

La fiction inclusive prépare-t-elle un monde inclusif ? Je l’espère. Qu’il s’agisse d’Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes), George Orwell (1984), Ursula K. Le Guin (La Main gauche de la nuit) ou Margaret Atwood (La Servante écarlate), chacun, dans son style et son univers respectifs, a tracé une route fictionnelle qui, parfois, s’est matérialisée bien plus tard dans nos sociétés — ou, du moins, les a questionnées en profondeur. L’impact sur le réel se fait toujours ressentir à un moment. Dans le cas du célèbre roman d’Atwood, en plus d’être un récit profondément féministe, il s’agit d’une dystopie à portée d’alerte. Ce n’est pas une œuvre qui cherche à nous plonger dans la peur pour le plaisir du vertige, mais bien à éveiller notre vigilance. Ce roman — et d’autres — sont des fictions de veille. Des cauchemars lucides, écrits non pour prédire l’avenir, mais pour nous empêcher de le laisser dériver dans cette direction. Mais, globalement, il y a dans la fiction une capacité d’annonce, de préfiguration, qui dépasse souvent les slogans. Et quand certains s’opposent à cette diversification, je ne crois pas qu’ils s’opposent aux œuvres elles-mêmes. Je crois qu’ils redoutent le monde que ces œuvres suggèrent : un monde où leur position dominante deviendrait une position parmi d’autres. Mais il n’y a là aucune perte. Juste un glissement. Une redéfinition. Et personne ne souffrira de ce basculement — sauf ceux qui confondent visibilité et pouvoir.

L’imaginaire dominant ne s’effondre pas. Il s’ouvre. Il mute. Il se diversifie. Et cette mutation, pour moi, c’est une nouvelle grammaire. Un langage vivant, qui fluctue comme notre rapport au monde. Une langue qui n’efface pas l’ancienne, mais qui ajoute des signes, des tonalités, des formes nouvelles, de nouvelles couleurs. Il m’arrive de me demander, en tant qu’homme blanc, si mon propre imaginaire n’a pas besoin d’être décolonisé. Et la réponse, c’est oui — sans honte, sans flagellation. Car ce n’est pas une punition, c’est une chance : celle d’élargir enfin le cadre du récit. #Micdrop 🎤

VI. En définitive… Refuser l’arnaque lexicale

Ce n’est jamais facile d’évoquer un terme aussi explosif que celui de “wokisme”. Et vous vous doutez peut-être de la suite puisqu’il « suffirait » de revenir à la racine militante, de dénoncer la récupération et de réhabiliter l’intention initiale. Ca serait profondément juste, mais très insuffisant. J’ai tenté ici de contextualiser ce mot, notamment dans le champ culturel, là où il provoque souvent les réactions les plus vives (et peut-être aussi parce que c’est là que je vis, que je ressens, que je comprends).

Et pourtant… je ne suis pas en surplomb. J’écris cela depuis une position relativement confortable : je ne subis pas d’injustices liées à ma couleur de peau, à mon genre ou à mon orientation sexuelle. Je ne parle pas depuis un vécu oppressé, mais depuis un prisme culturel et émotionnel. Et c’est justement ce qui m’a surpris : la violence des réactions, surtout en ligne, face à de simples propositions de diversité ou d’inclusion. Ce que j’ai vu, c’est une haine sourde, presque réflexe, souvent disproportionnée. Une forme de rejet automatique, presque pavlovienne : il suffit de prononcer certains mots — « inclusif« , « décolonial« , « non-binaire » — pour déclencher une levée de boucliers. Comme si, à force d’associations caricaturales, une partie du débat public avait été conditionnée à réagir par peur ou par moquerie, sans plus interroger ce qui est réellement dit. Pavlov avait ses cloches. Nous avons nos termes piégés.

Et je suis sacrément imparfait, et j’ai moi-même des zones « tension »/ »incompréhension« . Prenons la question trans, où — sans entrer dans les détails — deux personnes de mon entourage sont concernées. Je vais être honnête : j’ai parfois l’impression, naïve, très certainement, que la transition est présentée comme une réponse quasi magique au mal-être, comme si tout devenait ensuite limpide. Et cette perception m’interroge. Non pas parce que je rejette ces parcours — loin de là — mais parce que je me méfie de toute narration trop lisse, trop simple. Le mal-être humain est rarement soluble dans une seule décision, aussi radicale soit-elle (et je tiens à rappeler que la « radicalité » est, à mes yeux, une notion entièrement subjective et relative). Et pourtant, je sais que ce que je ressens là n’est pas une vérité. C’est un prisme, sans doute biaisé, que je travaille à déconstruire. Je sais combien la simplification parasite notre jugement — même chez les esprits dits éclairés. Il suffit parfois d’un mot mal compris, d’un malaise fugace, pour glisser vers une pensée binaire. Et c’est là, précisément, que le mot « wokisme » devient dangereux. Il instrumentalise ce glissement, il le fige. Il transforme les nuances en oppositions. Il caricature les tâtonnements. Il empêche de penser lentement.

J’essaie malgré tout d’être optimiste. De me dire que ces tensions, ces malentendus, finiront par s’apaiser. Que nous apprendrons à mieux distinguer la peur du désaccord, à désamorcer les pièges des mots. Je pense que refuser le terme “wokisme”, ce n’est pas seulement contester un mot. C’est pointer un mécanisme plus large : celui des raccourcis (car dire potentiellement que je suis « transphobe » par rapport à ce que j’ai expliqué concernant mon ressenti en serait un). Des mots qui étiquettent, qui simplifient, qui figent. Des mots qui, au lieu d’éclairer, ferment. Refuser ce mot, c’est rappeler que la pensée demande du temps. Et que l’inclusivité, elle aussi, a le droit à sa complexité. Vivement que notre civilisation évolue…

Sources

  • Marc-Olivier Bherer, Le wokisme, ce mot valise aux contours flous, Le Monde, 2021. ➤ Pour comprendre la trajectoire polémique du mot « wokisme » en France.
  • USA Today, How ‘woke’ went from a black activist watchword to a GOP catch-all, 2021. ➤ Pour retracer l’histoire afro-américaine du mot « woke » et son retournement politique.
  • Chimamanda Ngozi Adichie, The danger of a single story, TED Talk, 2009. ➤ Sur le pouvoir des récits dominants, utile pour penser la diversité dans la fiction.
  • Rokhaya Diallo, Ne touchez pas à mes cheveux (2022) ➤ Pour mieux comprendre l’expérience des minorités racisées en France, et la question de la représentation.
  • Pierre Bourdieu, La domination masculine (1998) ➤ Pour nourrir la réflexion sur les normes sociales et les résistances face au changement.
  • Collectif Les mots sont importants, Dictionnaire des dominations ➤ Pour mieux cerner les concepts d’intersectionnalité, privilèges, discrimination.
  • France Culture, émissions sur « wokisme », « cancel culture », etc. ➤ Pour des débats plus nuancés, souvent contextualisés historiquement.

Charte de transparence IA

🧠 Idée : 100 % issu d’un humain blanc cisgenre et hétérosexuel… mais curieux et sensible

📁 Structure : le « wokisme » est un sujet que j’ai envie d’explorer depuis longtemps.

✍️ Rédaction : Le « wokisme » est un sujet que j’ai envie d’explorer depuis longtemps. L’IA m’a fait d’abord découvrir que le terme était plus ancien que je ne le pensais. Ensuite, j’ai voulu avoir un appui pour éviter d’avoir trop de biais. Ca été très formateur pour moi. J’ai aussi mes faiblesses mais ça m’a permis d’avancer sur la question. Et j’espère que ça le sera pour vous aussi.

🎨 Illustrations : générées à 70 % par IA + illustrations de certaines productions culturelles

Intervention globale de l’IA estimée : 60 %


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2 réponses à « “Wokisme” : mot toxique pour des idées justes ? »

  1. Avatar de kaika

    Je devais lire cet article depuis quelques semaines. Heureusement dans mes onglets ouverts pour ne pas oublier de le lire. Le sujet est intéressant car complexe. Je ne connaissais pas son histoire, son nom, je l’ai découvert l’année dernière principalement à cause de Trump. Je me suis retrouvée dans vos reflexions mais en même temps, c’est vraiment compliqué.

    J’ai une tendance à être assez ouvert, adolescente, j’étais profondément ancrée dans l’injustice des amérindiens, plus tard vers d’autres sociétés mis à mal par les ‘Blancs’. Ne parlons pas des religions monothéistes qui ont fait plus de mal que de bien par les hypocrisie (mon point de vue que j’assume).

    Le ‘wokisme’, avant la lecture de cet article, je ne le comprenais pas. J’avoue avoir été exacerbée par la volonté de la diversité culturelle dans des oeuvres que j’apprécie énormément. Parce que cela sonnait parfois faux ou parce que le débat annihilait l’histoire (je pense par ex à ‘Autant en emporte le vent’, où je n’ai jamais vu de mon point de vue une promotion de l’esclavage mais au contraire, une démonstration de la dureté, des difficultés que ces gens ont vécu et subissent encore). Pour Harry Potter, de mon coté, un Rogue, noir non, simplement parce que cela ne va pas avec l’histoire et avec le groupe auquel il s’affiliera adulte), Hermione, oui, d’autres personnes secondaires pas de problème. Cela rejoint aussi ce que vous avez dit à propos de Disney ‘Le pire exemple, pour moi, reste Disney. ‘Depuis que le studio a senti le vent tourner, on a l’impression qu’il coche des cases pour satisfaire tous les critères de la diversité… sans jamais vraiment assumer ce qu’il fait.’ Il a fait de l’inclusion parce que c’était dans l’air du temps, 2 mois à peine après le 20 janvier il a fait machine arrière. Sa diversité n’était bien que pour le commerce sans volonté derrière d’un changement (bon, la petite sirène café au lait, ne m’a pas choqué parce que dans la mer difficile d’avoir une peau bien blanche, par contre, Blanche-Neige qui n’est ni blanche comme la neige, ni noir comme l’ébène ni les lèvres rouges comme le sang… là, ça touche au conte (qui est oral à la base donc on peut raconter ce que l’on veut). Voilà la difficulté. Ouvert d’esprit oui mais j’ai besoin de temps, de discuter, de rencontrer pour comprendre et assimilé.
    En tout cas, lorsqu’on me coupera un débat par le terme wokisme, je pourrais maintenant poser la question ‘savez-vous d’où vient ce mot à la base ?’

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  2. Avatar de Gael Barzin

    Bonjour. Merci pour votre lecture attentive. Oui, le sujet est à la fois passionnant, essentiel… et un peu casse-gueule, je vous l’accorde. Je ne le maîtrisais pas suffisamment moi-même, c’est d’ailleurs ce qui m’a poussé à le creuser.

    J’ai moi aussi eu ce moment de sidération en découvrant certaines injustices historiques — notamment vis-à-vis des peuples amérindiens. Et, par ricochet, cette prise de conscience plus large : celle de toutes ces civilisations dites “supérieures” qui, au fil de l’Histoire, se sont approprié ce qui ne leur appartenait pas. Les Portugais, les Espagnols, et cette “Amérique latine” bâtie sur les cendres culturelles d’autres mondes. J’ai récemment appris que l’écriture et la langue maya ont disparu presque d’un seul coup avec l’arrivée des conquistadors… La Chine et sa posture impériale vis-à-vis du Tibet ou de Taïwan m’inspire des réflexions similaires.
    Bref… l’humanité est fascinante, mais aussi profondément violente. Je digresse, mais pas tant que ça.

    Concernant la religion, je partage aussi vos critiques. J’essaie d’en explorer les effets à travers plusieurs angles :
    – celui de l’hyperstition, que j’ai abordé ici : L’hyperstition – quand les idées façonnent le réel,
    – mais aussi celui de l’hagiographie, un autre chantier en cours que j’espère mener à bien prochainement.

    Dans tous les cas, je suis heureux que ce texte vous ait nourri, interpellé ou donné matière à réfléchir. C’est tout ce que je cherche à provoquer avec ces articles. À bientôt peut-être, ici ou ailleurs. 🙂

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Le Rédacteur Moderne est une proposition simple — presque artisanale — née d’un besoin personnel : mettre des mots sur l’absurde, gratter le vernis du monde, et tenter de comprendre un peu mieux ce qui nous traverse.

J’y partage, sans prétention mais avec sincérité, des essais critiques, des fictions d’anticipation, et des réflexions sur l’éthique, la conscience, les tensions de notre époque.

J’explore les tensions entre lenteur et modernité, en mobilisant à la fois la pensée humaine et les outils technologiques contemporains — notamment l’intelligence artificielle, qui m’accompagne comme sparring-partner intellectuel.

Si ces fragments de pensée peuvent résonner avec d’autres, tant mieux. Sinon, ils m’auront au moins permis de rester un peu plus vivant.

— Gaël Barzin

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