Le 記号きごう (manga kigô) : pourquoi et comment les codes visuels structurent les manga et les anime

Pourquoi les 漫画まんが et les アニメあにめ utilisent-ils autant de codes visuels et narratifs reconnaissables ? Des gouttes de sueur à la veine de colère, des arrière-plans de vitesse aux archétypes de personnages récurrents, ces éléments ne sont pas de simples ornements graphiques. Ils forment un véritable langage visuel partagé, le 漫画まんが記号きごう, affiné par des décennies de pratique artistique et culturelle. Ce système répond à des contraintes de narration, de production et d’attentes du public, faisant du 漫画まんが et de l’アニメあにめ des formes d’expression uniques au monde.

Il existe aujourd’hui un large consensus parmi les chercheurs en bande dessinée et en sémiologie visuelle : le 漫画まんが, et par extension l’アニメ, reposent sur des codes visuels et narratifs extrêmement reconnaissables, au point de constituer un langage unique en son genre, toutes cultures confondues. Cet ensemble de signes est appelé マンガ記号きごう. Il regroupe des dizaines de symboles et d’effets graphiques standardisés : la célèbre goutte de sueur pour la gêne ou l’embarras, les veines saillantes pour la colère, les étoiles dans les yeux exprimant l’émerveillement ou la surprise ou encore les arrière-plans striés symbolisant la vitesse et l’impact. Mais ces éléments ne sont pas de simples ornements graphiques. Ils remplissent plusieurs fonctions clés qui expliquent leur omniprésence.

Tout d’abord, ils assurent une efficacité narrative exceptionnelle (ビジュアルランゲージ). Au lieu de longues descriptions ou de dialogues pesants, une image stylisée suffit pour transmettre instantanément l’émotion ou l’action en cours. Cette efficacité contribue aussi à une universalité : même un lecteur peu familier avec la langue japonaise ou la culture manga peut rapidement saisir le sens des situations grâce à ces symboles devenus internationaux. Ensuite, ces codes offrent un gain de temps précieux — aussi bien pour le lecteur que pour le créateur. Pour le lecteur, l’identification rapide des émotions et des rôles permet une immersion immédiate dans le récit, sans effort d’interprétation. Pour le créateur (qu’il soit 漫画家まんがか, 脚本家きゃくほんか ou アニメーター), ils répondent à une nécessité bien concrète : produire vite.

Dans l’industrie du manga, la cadence est redoutable. De nombreux auteurs doivent livrer un nouveau chapitre chaque semaine. C’est ce qu’on appelle le 締切しめきり, autrement dit : la deadline. Respecter ces délais serrés impose d’optimiser le travail graphique et narratif. Les 漫画家まんがか n’ont souvent que quelques jours pour écrire le scénario, dessiner les planches, finaliser les trames et préparer le tout pour publication. Résultat : chaque raccourci visuel ou narratif devient un atout de survie. C’est là qu’intervient aussi le réemploi d’archétypes (アーキタイプ) et de stéréotypes de personnages (キャラクタータイプ). Plutôt que de concevoir des profils psychologiques entièrement nouveaux à chaque série, les créateurs puisent dans un répertoire de personnages familiers :

  • Le héros courageux (少年タイプ : Naruto, Luffy (de One Piece), Midoriya (de My Hero Academia)) ;
  • Le mentor mystérieux (comme Kakashi ou Jiraiya (tous deux de Naruto)) ;
  • Le rival arrogant (Sasuke (Naruto), Bakugo (My Hero Acadamia)…) ; 
  • Ou encore des caractères affectifs codés comme le ツンデレ, personnage d’abord froid et distant qui se révèle tendre, ou le ヤンデレ, amoureux jusqu’à l’obsession et parfois jusqu’à la folie.

Ce recours à des personnages-types permet un gain de temps pour le scénariste et une reconnaissance immédiate pour le lecteur, qui identifie d’instinct les dynamiques relationnelles. Il sait qui est le rival, qui est le confident, qui est la figure d’autorité ou le comique de service. Enfin, cette codification ne nuit pas à la créativité : bien au contraire. Elle établit une base commune sur laquelle les auteurs peuvent jouer, varier, voire parodier. Certains personnages modernes — comme Yuri Briar dans Spy × Family — détournent même les stéréotypes (brother complex aux accents ヤンデレ), créant ainsi des clins d’œil complices pour les fans avertis.

🔎 記号・脚本家・締切

記号きごう signifie symbole, signe ou marque. C’est un terme très utilisé dans la sémiologie, la linguistique, l’informatique et la culture populaire.

→ écrire, enregistrer (ex. : 日記にっき = journal intime)
ごう → numéro, symbole, signal (ex. : 信号しんごう = feu de signalisation)

Dans le contexte du manga, マンガ記号きごう désigne les codes visuels standardisés qui permettent de représenter rapidement des émotions, des actions ou des situations.

Exemples :

  • 💧 あせマーク → gêne ou embarras
  • 💢 いかりマーク → colère
  • ほし → émerveillement ou choc
  • 🌀 渦巻うずま → confusion ou malaise

À noter : ne pas confondre 記号きごう avec 季語きご, qui désigne les mots saisonniers utilisés dans les haïkus.


脚本家きゃくほんか :

きゃく → jambe, support (ex. : 脚立きゃたつ = escabeau)
ほん → livre, fondement (ex. : 基本きほん = fondement, base)
→ professionnel, spécialiste (ex. : 作家さっか = écrivain)

Le terme 脚本家きゃくほんか désigne le scénariste, c’est-à-dire la personne qui écrit l’histoire, les dialogues et la structure narrative d’un manga, d’un anime ou d’un film.

À savoir : dans certains projets, le 脚本家きゃくほんか conçoit la trame tandis que le 漫画家まんがか se charge des illustrations.


締切しめきり :

しめ → serrer, resserrer (ex. : 締結ていけつ = conclusion d’un accord)
きり → couper, arrêter (ex. : 親切しんせつ = gentillesse — au sens étymologique « couper pour séparer les liens avec l’indifférence »)

締切しめきり signifie deadline ou date butoir. Dans le monde du manga et de l’anime, c’est la limite de temps imposée pour livrer un chapitre ou un épisode.

À savoir : la plupart des 漫画家まんがか travaillent avec des 締切しめきり hebdomadaires, ce qui explique le recours à des codes visuels efficaces (記号きごう) et à des structures narratives typées (tropes).

I. Attentes du public : le contrat culturel (文化的契約ぶんかてきけいやく

Dans tout média culturel (cinéma, littérature, théâtre, bande dessinée…), il existe une forme de contrat tacite entre le créateur et son public. On l’appelle le 文化的契約ぶんかてきけいやく (contrat culturel). C’est un accord implicite sur ce que le public attend de l’œuvre et ce que le créateur s’engage à proposer pour répondre, jouer ou détourner ces attentes.

Dans le 漫画まんが/アニメあにめ, ce contrat culturel est très fort et repose sur plusieurs piliers :

  • Des attentes partagées où le public attend de retrouver certains codes qui sont devenus des repères rassurants, qui facilitent la lecture et créent une connivence immédiate :
    • Les fameux 記号きごう visuels
    • Des tropes narratifs (ツンデレつんでれ, rival arrogant, le héros persévérant…) sur lesquels je vais revenir.
    • Et une certaine exagération stylisée (誇張こちょう) qui se met au service de l’émotion.
  • Une reproduction consciente des codes car les créateurs savent que ces codes fonctionnent. Ils choisissent ainsi de :
    • les réutiliser, pour garantir la lisibilité et la rapidité narrative ;
    • ou de les subvertir ou de les parodier, pour surprendre et amuser un public déjà familier des attentes standards (exemple : One Punch Man reprend le trope du héros invincible… mais pour en faire une satire du genre 少年しょうねん).
  • Une économie créative car le respect du contrat culturel permet aussi de :
    • gagner du temps dans la création (surtout avec des deadlines serrées — 締切しめきり) ;
    • et de faciliter l’identification des personnages et situations sans longues explications.

Résultat : le public reconnaît vite les rôles et les enjeux, et peut se concentrer sur ce qui est vraiment original dans l’histoire (le monde, le scénario, les rebondissements). Le contrat culturel explique pourquoi les codes et clichés ne sont pas un appauvrissement, mais un langage partagé (共通言語きょうつうげんご).

Cette connivence permet d’équilibrer attente et innovation, en jouant avec ce que le public connaît déjà. Et, enfin, c’est aussi pourquoi certains clichés se reproduisent : ils sont attendus et désirés autant par le public que par les créateurs.

🔎 文化的契約 & 共通言語

文化的契約ぶんかてきけいやく signifie contrat culturel. C’est un concept utilisé en sciences sociales et en études culturelles pour désigner l’accord implicite qui unit un créateur et son public autour de références, de codes et de conventions partagées.

文化ぶんか = culture

  • ぶん → écriture, texte, motif
    Exemple : 文学ぶんがく (littérature)
  • → transformation, changement
    Exemple : 近代化きんだいか (modernisation)

てき = suffixe adjectival (« -el », « -ique »)
Exemple : 教育的きょういくてき (éducatif)

契約けいやく = contrat, accord

  • けい → pacte, engagement
    Exemple : 契機けいき (opportunité, déclencheur)
  • やく → promesse, accord
    Exemple : 予約よやく (réservation)

共通言語きょうつうげんご signifie langage partagé ou langue commune.

共通きょうつう = commun, partagé

  • きょう → ensemble, en commun
    Exemple : 共同きょうどう (coopération, collaboration)
  • つう → passer, circuler, communication
    Exemple : 交通こうつう (circulation, transport)

言語げんご = langage, langue

  • げん → dire, mot, parole
    Exemple : 発言はつげん (prise de parole)
  • → mot, langue
    Exemple : 英語えいご (langue anglaise)

Dans le contexte du manga et de l’anime, 共通言語きょうつうげんご désigne l’ensemble des codes visuels, tropes narratifs et archétypes que le public et les créateurs connaissent et reconnaissent mutuellement.

Fonction :

  • ✔ Créer une connivence immédiate entre auteur et lecteur.
  • ✔ Faciliter la compréhension rapide des émotions, des situations et des dynamiques relationnelles.
  • ✔ Permettre aux auteurs de jouer avec les attentes : respect, variation ou subversion des codes.

Exemples : la goutte de sueur pour la gêne, le rival arrogant, ou le trope du ツンデレ font partie de ce 共通言語きょうつうげんご que le public comprend sans explication supplémentaire.

Les tropes : repères narratifs au cœur du contrat culturel

J’ai évoqué plus haut ce que l’on appelle les caractères affectifs codés, autrement appelés les “tropes”. Le mot vient du grec tropos (tournure, manière de parler). Terme de rhétorique à l’origine, il désigne aujourd’hui, dans la fiction : un motif narratif récurrent, un schéma de personnage ou une situation typique que le public reconnaît rapidement. Dans le manga et l’anime, les tropes sont nombreux et contribuent au contrat culturel entre auteur et lecteur. Ils permettent de structurer rapidement le récit, de créer une connivence avec le public et de faciliter l’identification des rôles et des dynamiques.

Exemples courants :

  • ツンデレ (tsundere) → personnage d’abord froid qui devient tendre.
  • ヤンデレ (yandere) → personnage affectueux mais possessif et obsessionnel.
  • ボケとツッコミ (boke to tsukkomi) → duo comique maladroit/sérieux.
  • Shōnen nekketsu hero → jeune héros persévérant aux pouvoirs croissants.

À noter : un trope n’est pas forcément un cliché négatif. Il devient cliché seulement lorsqu’il est utilisé sans originalité ou sans nuance.

4️⃣ Héritage culturel et théâtral

Le manga ne sort pas de nulle part. Bien avant les cases et les bulles, le Japon avait déjà une culture du geste, du masque et de l’expression codifiée, profondément ancrée dans ses formes théâtrales ancestrales. Trois grandes influences se dégagent :

🎭 Kabuki 歌舞伎かぶき

Théâtre populaire, exagéré, très expressif.

Utilise des かた : des gestes codifiés et répétitifs qui symbolisent des émotions ou des situations.

Usage du 見得みえ : pose figée et intense à un moment dramatique, souvent accompagnée d’un roulement de tambour ou d’un regard théâtral.

→ Dans les mangas, on retrouve ces poses dans les moments de tension extrême : un personnage qui se fige avec les yeux écarquillés, les cheveux qui volent, l’arrière-plan zébré ou en flammes. C’est un 見得みえ modernisé.

📚 Exemples modernes dans le manga

L’influence du 歌舞伎かぶき ne se limite pas aux arts traditionnels. Elle s’étend aux mangas contemporains, où l’on retrouve ses gestes codifiés et ses poses dramatiques dans les scènes les plus marquantes :

Titre japonais Nom international Exemples d’influence
ワンピース One Piece Pays de ワノ国くに inspiré du Japon féodal, poses kabuki, exagérations vocales et gestuelles (Franky, Kin’emon…)
ジョジョの奇妙な冒険きみょうなぼうけん JoJo’s Bizarre Adventure Poses spectaculaires, figées, dramatiques ; gestuelle stylisée proche du 見得みえ
ナルト Naruto Gestuelle rituelle des jutsu, dialogues finaux en posture héroïque, dramatisation des combats
鬼滅の刃きめつのやいば Demon Slayer Formes de combat chorégraphiées, esthétique traditionnelle, intensité des confrontations figées

🎎 Bunraku (文楽)

  • Théâtre de marionnettes manipulées à vue.
  • L’accent est mis sur la gestuelle stylisée et la synchronisation avec un narrateur principal (tayū), qui exprime toutes les émotions à la place des personnages.
    → Cela se reflète dans la façon dont les mangakas externalisent les émotions : le visage du personnage est parfois moins expressif que les éléments autour de lui (sueurs, éclairs, ombrages, etc.).

🕊️ (能)

  • Théâtre élitiste, lent, symbolique.
  • Les émotions ne sont pas directement exprimées mais suggérées par le mouvement, la musique, le silence.
    → Certains mangas plus contemplatifs (Mushishi, The Tale of the Princess Kaguya) s’inspirent de cette esthétique minimaliste, jouant sur le non-dit et la lenteur.

II. Les grandes catégories de manga kigō : une typologie complète

A. 誇張 (kochō) — Exagération

Les manga kigō ne sont pas de simples ornements graphiques. Ils forment un véritable langage visuel qui permet de transmettre rapidement des émotions, des intentions et des situations, tout en créant une connivence immédiate entre l’auteur et le lecteur. L’une des caractéristiques fondamentales de ce langage est l’exagération stylisée (誇張 kochō).

ENCART

📖 誇張 (kochō) : exagération

誇張 (kochō) signifie littéralement exagération, amplification, ou grossissement.
Il est formé de :

  • (ko) → fierté, ostentation (mais ici, il a le sens d’amplification ou de mise en avant).
  • (chō) → tension, extension, étirement

Usage en terme d’action : 誇張する (kochō suru) = exagérer

Le 誇張 est donc l’un des principes esthétiques fondamentaux :

  • Les émotions sont amplifiées : visages qui changent de forme, yeux gigantesques pour l’étonnement, expressions caricaturales.
  • Les gestes sont surdimensionnés : poses dramatiques (見得 mie, “miru” et “eru/uru/toku”, obtenir, soit “acquérir le regard, code issu du kabuki), réactions explosives.
  • Les sons sont exagérés : cris, bruitages disproportionnés.
  • Amplification des émotions, visages, gestes
  • Héritage du théâtre japonais et de l’ukiyo-e

B. 線 (sen) — Lignes de mouvement

  • Speed lines, impact lines
  • Création de mouvement sur un média statique

C. 記号的アイコン (kigō-teki aikon) — Icônes symboliques

  • Sueurs, veines, étoiles, spirales
  • Transmission rapide d’émotions universelles

D. 変形 (henkei) — Déformation expressive

  • Super-deformed (chibi), changements temporaires pour l’effet comique ou émotionnel

E. 音 (oto) — Onomatopées (擬音語, 擬態語)

  • Sons visuels intégrés au récit
  • Participent à la rythmique et à l’expressivité

F. 背景効果 (haikei kōka) — Effets de fond

  • Arrière-plans stylisés pour accentuer l’émotion (fleurs, flammes, bulles)
  • Renforcement visuel de l’ambiance

G. メタ的記号 (meta-teki kigō) — Codes méta-narratifs

  • Ruptures du cadre (briser le 4e mur, panneaux humoristiques)
  • Utilisé surtout dans les mangas comiques ou expérimentaux

III. Ce langage n’est pas un défaut, mais une force narrative

  • Expressivité (表現 hyōgen) : émotions amplifiées et lisibles instantanément
  • Efficacité narrative : économie de moyens, accessibilité
  • Connexion culturelle et émotionnelle : création d’un langage partagé (共通言語 kyōtsū gengo)
  • Impact international : même en dehors du Japon, ces codes sont compris et appréciés

QUI SUIS-JE ?

Portrait manga de Gaël Barzin

Le Rédacteur Moderne est une proposition simple — presque artisanale — née d’un besoin personnel : mettre des mots sur l’absurde, gratter le vernis du monde, et tenter de comprendre un peu mieux ce qui nous traverse.

J’y partage, sans prétention mais avec sincérité, des essais critiques, des fictions d’anticipation, et des réflexions sur l’éthique, la conscience, les tensions de notre époque.

J’explore les tensions entre lenteur et modernité, en mobilisant à la fois la pensée humaine et les outils technologiques contemporains — notamment l’intelligence artificielle, qui m’accompagne comme sparring-partner intellectuel.

Si ces fragments de pensée peuvent résonner avec d’autres, tant mieux. Sinon, ils m’auront au moins permis de rester un peu plus vivant.

— Gaël Barzin

🧠 Rédacteur augmenté
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